Elle ferma la fenêtre d'un coup violent, ce qui fit tomber au passage un pot de géraniums, avec tant de chance que celui-ci alla s'écraser sur le dos d'un chien qui passait à ce moment là dans la rue, provoquant une protestation aussi bruyante qu'incoherente de la part du propriétaire du chien en question, ainsi qu'un attroupement de passants autour de l'animal blessé qui glapissait.
Pour elle, ce n'était que du bruit, le brouhaha de la rue encore plus désordonnée que d'habitude, un fourmillement d'animaux humains, parfaitement étrangers. Elle étouffa ces pensées, en se disant qu'ils n'étaient même pas dignes de son mépris. Arriverait-elle un jour à regarder les choses en face, et arrêter de se rouler dans la complaisance en rejetant sa haine et son ressentiment sur tout le monde? Mais comment pourrait-elle se trouver cinq petites minutes de calme pour se regarder dans son miroir, inspirer un coup lentement, et se voir elle-même telle qu'elle était, avec le bruit de cette masse grouillante d'imbéciles qui n'arrête jamais, ni le matin, ni le soir, ni même la nuit?
Dans la chambre, sur la petite table basse, Sildo avait le même air tranquile de toujours. Normal, les bonsaï n'évoluent pas vite. Cette semaine étaient apparus les premiers bourgeons, et maintenant une fleur commencait à s'ouvrir. Sa soeur, étudiante en biologie, et dont l'appartement ressemblait a une jungle, lui avait pourtant dit qu'il allait faire des petites boules rouges. Peut-être que ce seraient les fruits. Et dire que cette brute d'Armando avait failli le renverser, l'autre jour, en se penchant pour allumer la télé.
Elle s'assit en tailleur sur son lit, s'efforça de retrouver son calme, sans beaucoup de succès. Décidement, ce n'etait pas son jour. Suivre la recette, sans chercher pourquoi : elle fixa un point sur le mur, une toute petite tache jaunâtre sur la peinture, et essaya de se la représenter comme un objet à part entière, le reste de la chambre n'étant qu'un decor. Elle voyait la tache grandir, s'approcher vers elle de plus en plus, presque la toucher. Elle avança sa main avec précaution, pour l'effleurer de la pointe des doigts, puis retira sa main d'un mouvement nerveux, sans perdre sa concentration, et vit la tache s'éloigner, diminuer progressivement, bien au-delà de sa petitesse originelle, s'enfoncer derrière le mur, ne plus exister. Elle leva lentement les yeux vers le plafond, puis regarda ses mains, puis la tache sur le mur, qui etait revenue à son emplacement et sa taille habituelles. Et ce bruit dans la rue qui n'arrêtait pas.
Avec une violence qui la surprit elle-même, elle prit son oreiller et le lança de toutes forces contre la fenêtre; l'oreiller retomba mollement sur la moquette à côté du bureau, et fit voler quelques feuilles au passage. Une d'elles alla se poser majestueusement sur le sommet du bonsaï, puis glissa sur un côté pour finir sur la table basse entre un journal et le guide télé de la semaine.
On entendait à présent des bruits de pas à l'étage au-dessus, des allers et des retours pressés entre differentes chambres, au moins deux personnes. L'ascenseur demarra, ce devait être de son étage pour qu'elle entende avec une telle clarté la porte se fermer, et le moteur qui part. Le téléphone sonnait chez les voisins d'à côte. Il était presque quatre heures, et elle n'avait pas commencé a se preparer. Il le fallait pourtant; eux non plus ne seraient pas d'humeur à ecouter ses histoires, à la rassurer, ni à la plaindre. Elle se serait lassée d'eux depuis longtemps s'ils l'avaient fait. Et elle n'aurait pas raté une réunion du Groupe Aurora pour tout l'argent du monde.
Elle alla à l'évier chercher un verre d'eau, le but, le remplit à nouveau, et le versa dans la terre du bonsaï, lentement. Deux pétales de la fleur s'étaient dépliés depuis le jour avant. Prise d'une soudaine curiosité, elle s'approcha de la fleur pour la sentir, sans grand succès. Le bonsaï lui-même sentait bon.
Elle sortit une clé de son sac et ouvrit la lourde porte, qui répondit par un grincement paresseux. Le Groupe Aurora, cette collection disparate de gens qui se réunissait là toutes les semaines, dans un secret relatif et dans une athmosphère vaguement menaçante. En fait, elle aurait eu du mal à les définir. Ces réunions se faisaient dans une ambiance tendue, comme sous une contrainte obscure dont personne n'aurait osé parler, avec un air de familiarité trop forcée pour qu'on puisse les qualifier d'un simple groupe d'amis ou de collègues, ou de club d'excentriques avec un intérêt commun. Et ces interminables discussions qui y avaient lieu, tournant autour de sujets toujours aussi divers, ne semblaient jamais aboutir à quoi que ce soit de définitif.
Aujourd'hui cependant, la situation se présentait différemment. La salle qui s'offrait à ses yeux, à la lumière triste d'une ampoule nue, ne ressemblait en rien à ce qu'elle avait été, mis à part la forme de ses murs. Mais il n'y avait aucun reste de la grande table ovale autour de laquelle s'asseyaient ou marchaient les membres du Groupe, ni des chaises fourrées un peu trop molles. La machine à café, qui avait toujours été là, gisait dans un coin de la pièce, renversée. Et cette porte du fond, qu'elle avait toujours vue fermée, était entrebaillée.
Elle s'en approcha avec précaution, la poussa légèrement, jetta un coup d'oeil dans la pièce obscure sans pouvoir y distinguer grand chose. Elle poussa la porte encore un peu, sans un bruit, pour laisser entrer un peu de lumière. La pièce semblait vide, et elle fit un pas pour y entrer, leva le pied pour en faire un deuxième, et put se ressaisir la demi-seconde avant de le poser à nouveau. Des formes lumineuses flottaient devant ses yeux, autant de soleils fragiles qu'elle avait failli écraser. Son bras gauche traversait les années-lumière alors qu'elle le levait pour conserver son équilibre, et que son corps s'étendait dans l'espace sans limites, sentant avec une clarté absolue comment il était fait de petits millimètres les uns après les autres, bout à bout pour former l'univers entier, interminable. Et elle se rappela d'avoir lu une fois au sujet d'une chambre qui était l'univers, dans quelque histoire fantastique, et elle avait dû souhaiter s'y trouver ne fut-ce que pour un instant. C'était donc à cela que ça pouvait ressembler, se dit-elle avec une mélange d'aboutissement et de déception, comme quand l'on découvre que le but de sa vie n'était qu'une borne kilométrique qu'on vient de dépasser sans même la voir alors qu'on est un peu perdu sur la route.
Cette sentation lui était par ailleurs familière, même si elle ne l'avait jamais ressenti avec une telle intensité. Elle se rendit compte l'espace d'un instant que presque tous les buts qu'elle s'était donné dans sa vie avaient eu un tel destin, quand ils n'avaient pas été purement et simplement oubliés. Sauf un. Dès sa plus tendre enfance, alors qu'elle arrivait à peine à mettre des majuscules bout à bout, séparant les mots par des tirets comme ses parents le lui avaient enseigné, elle avait eu l'intuition que les émotions humaines n'étaient qu'une liste, longue mais finie, de combinaisons, et s'était donné le projet de les énumerer au fur et à mesure que sa vie les lui montrerait. Avec un enthousiasme juvénile, elle avait commencé à tenir une sorte de journal où elle notait ses plus diverses sensations, tentant, avec un mépris complet pour la chronologie, de les classer et ordonner. La vie s'était compliquée depuis et, à vingt-six ans, mère célibataire qui n'arrivait pas à se décider à larguer son nouveau copain, elle se rendit compte dans cette salle qui était l'univers mais d'une façon étrangement décevante, qu'elle n'avait pas touché à son journal depuis des années, mais qu'elle ne le considérait nullement comme une chose du passé. Et que ce curieux mélange de réalisation et de manque, dont elle avait déjà eu une faible intuition auparavant, y figurerait bientôt.
Le projet, quel qu'il fut, du Groupe Aurora était-il donc fini sans elle, se demanda-t-elle alors qu'elle retournait dans son apartement à petits pas pressés? Et les autres, où qu'ils fussent en ce moment, avaient-ils compris quelque-chose de plus qu'elle? Le lui avaient-ils caché volontairement? Et avaient-ils experimenté également cette salle petite mais sans limites, laissant la porte négligeamment entrouverte derrière eux? Elle avait l'impression d'être au moment crucial où il faut choisir, sans pour autant avoir la moindre idée des choix qui lui étaient offerts. Et une obscure intuition lui disait que le moment du choix était en fait déjà passé.
Par terre devant sa fenêtre, quelqu'un avait dû nettoyer le trottoir, parce qu'il ne restait même pas un petit morceau du pot cassé, ni une tache de sang, ni un peu de terre éparpillée. Les gens passaient devant chez elle comme si de rien n'était, d'un air absent comme toujours, et elle leur en voulut vaguement de leur indifférence affichée, de leurs regards accusateurs quand ils la trouvaient là debout en train de regarder le sol comme s'il avait dû y avoir quelque-chose, n'importe-quoi, un chien mort peut-être, là, au milieu du passage, mais qu'était-ce que ces badauds qui se plantent dans la rue comme ça. Un télephone portable sonna dans une poche, et elle sourit en voyant l'homme se le porter à l'oreille, se boucher l'autre du doigt, et afficher un air de martyr condamné à régler ses affaires importantes au milieu du bruit des voitures, de cette famille qui arrivait, les enfants piaillant et leurs parents les regardant d'un air affectueux mais sévère, qu'ils courent et qu'ils jouent et qu'ils crient mais qu'ils n'embêtent pas trop les gens, quand-même.
Levant les yeux vers sa fenêtre, le pot de géraniums était posé sur le rebord comme il l'avait toujours été, et elle eut la certitude, alors qu'elle montait l'escalier, qu'il n'était en fait jamais tombé. Elle referma sa porte derrière elle alors que celle d'en face s'ouvrait; dedans, Sildo avait fini de déplier le dernier pétale de sa fleur, et deux autres bourgeons semblaient vouloir suivre l'exemple. Elle lui changea l'orientation pour que l'autre coté ait le soleil aussi.
Roger Espel Llima